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Zellige et carreaux de ciment : deux techniques qu’on confond

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Sur une photo de patio ou de salle de bain, ils se confondent facilement : mosaïque colorée, motifs géométriques, effet ancien. Le zellige et le carreau de ciment n’ont pourtant ni la même origine, ni la même fabrication, ni le même comportement dans le temps. Les distinguer évite bien des déceptions, surtout dans une rénovation où l’un ne peut pas remplacer l’autre sans conséquence.

Le zellige, une mosaïque d’argile taillée à la main

Le zellige est un art du carreau d’argile émaillé, cuit puis découpé au marteau par un artisan appelé maalem pour obtenir de petites pièces irrégulières — étoiles, croix, losanges — assemblées ensuite comme un puzzle. La technique s’est développée dans tout le Maghreb et s’est particulièrement raffinée à Fès, mais elle a largement circulé : on la retrouve dans les palais et médersas de Tlemcen, où les décors de céramique architecturale témoignent d’échanges anciens entre les foyers artisanaux du Maghreb et d’al-Andalus — un pan d’histoire des arts décoratifs étudié notamment par les chercheurs en civilisations du Maghreb de l’Inalco. Chaque pièce est unique, avec de légères irrégularités d’épaisseur et de teinte dues à la cuisson — c’est justement ce qui donne au zellige sa profondeur visuelle, impossible à obtenir avec un carreau industriel parfaitement calibré.

Le carreau de ciment, une invention du XIXe siècle

Le carreau de ciment, lui, n’a rien d’ancestral au sens artisanal du terme : c’est une invention industrielle du milieu du XIXe siècle, née en France dans le contexte de l’essor du ciment Portland, puis diffusée dans tout le bassin méditerranéen — y compris en Algérie, où on la retrouve massivement dans les immeubles construits durant la période coloniale, à Alger, à Oran ou à Constantine. Sa fabrication n’utilise ni cuisson ni émail : un moule en laiton dessine le motif, une couche de ciment pigmenté est coulée en surface, puis pressée hydrauliquement sur un lit de ciment gris plus grossier qui fait le corps du carreau. Le résultat est un carreau parfaitement carré, uni en épaisseur, dont le motif traverse toute la couche supérieure — c’est pour cela qu’un carreau de ciment usé peut être poncé et retrouver ses couleurs, alors qu’un carreau qu’on aurait simplement peint ne le pourrait pas.

Deux histoires qui se croisent parfois dans le même bâtiment

Il n’est pas rare de trouver les deux techniques dans un seul et même immeuble ancien d’Alger ou d’Oran : un sol en carreaux de ciment dans les pièces à vivre et les couloirs, hérité de la construction du bâtiment, et une fontaine ou une frise en zellige dans un patio ou un vestibule, ajoutée pour rappeler un décor plus ancien. Ce mélange n’a rien d’une erreur : il raconte simplement deux strates de construction différentes, l’une industrielle et datée assez précisément, l’autre artisanale et transmise sur un temps beaucoup plus long. Un œil averti sait généralement dater approximativement un immeuble rien qu’au motif de ses carreaux de ciment, chaque période ayant ses palettes de couleurs et ses dessins géométriques dominants — frises florales, rosaces, damiers.

Comment les reconnaître

  • Zellige : petites pièces irrégulières, souvent assemblées pour former une frise ou un motif géométrique complet à l’échelle du mur ; surface brillante et légèrement bombée, reflets qui changent avec la lumière ; joints fins et changeants.
  • Carreau de ciment : carreau unique de grand format (souvent 20×20 cm), motif imprimé au centre du carreau lui-même, surface mate, épaisseur régulière et joints droits comme un carrelage classique.

Le vieillissement : deux logiques opposées

Le zellige émaillé est vitrifié : son émail le rend quasiment imperméable et très résistant à l’usure de surface, ce qui explique sa présence historique dans les fontaines, les bassins et les sols de patio soumis à l’eau. Le carreau de ciment, à l’inverse, est poreux tant qu’il n’a pas été traité : sans hydrofuge ni cire de protection appliqués après la pose, il absorbe les taches — huile, calcaire, produits acides — de façon quasi irréversible. C’est l’erreur la plus fréquente des rénovations : poser un carreau de ciment ancien ou une reproduction sans le protéger avant la mise en service.

Pose et entretien : ce qui change vraiment

Critère Zellige Carreau de ciment
Pose Assemblage pièce à pièce par un artisan, joints très fins Pose classique en carrelage, joints réguliers
Entretien courant Eau et savon doux, surface émaillée peu poreuse Produits neutres uniquement, jamais d’acide ni de vinaigre
Point de vigilance Résiste bien à l’humidité, adapté aux zones d’eau Nécessite un traitement hydrofuge avant et après la pose
Réparation Remplacement pièce par pièce possible Ponçage et recirage possibles sur toute la surface

Dans les deux cas, l’erreur classique est le nettoyant du quotidien : un produit à base de javel ou d’acide attaque l’émail du zellige à la longue, et ronge irrémédiablement la couleur d’un carreau de ciment non protégé. Un simple savon noir dilué — la même matière qu’on utilise traditionnellement pour l’entretien des sols en pierre — suffit dans la grande majorité des cas.

Les carreaux de ciment figurent parmi les éléments de décor architectural les plus fréquemment recensés dans l’habitat urbain algérien du tournant du XXe siècle, aux côtés des ferronneries et des façades à arcades.

Reconnaître l’un de l’autre, c’est aussi éviter une confusion patrimoniale : le zellige raconte un savoir-faire de four et de marteau qui remonte à plusieurs siècles dans l’artisanat maghrébin, quand le carreau de ciment raconte une histoire industrielle plus récente, celle d’un XIXe siècle où le motif géométrique méditerranéen a voyagé dans les catalogues de fabricants avant de s’installer durablement dans les intérieurs d’Alger. Pour prolonger la visite du bâti ancien, notre rubrique Algérie & Maghreb revient sur les décors de la Casbah d’Alger et des médersas de Tlemcen.


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